L’Universitaire

Derniers cours – Robe rouge – Le professeur – Un réformateur ? –- Les contempteurs – Le récit d’un naufrage – Des surdoués aux charlots.

Dernier cours

Jeudi 29 mars 2007, le Professeur de Droit Georges Frêche a donné le dernier cours de sa carrière à des étudiants de deuxième année.

[J’ai beaucoup de peine à vous quitter. Je suis arrivé dans cette faculté en décembre 1969, il me semble que c’était hier. J’étais jeune agrégé. Et voilà : trente-sept ans ! Je ne les ai pas vu passer. C’est le miracle de cette fac : il n’y a pas de miroirs, pas de glaces ! Et donc, je ne me suis pas vu vieillir, je ne me regardais que dans vos yeux, alors j’ai toujours vingt ans, comme vous.
J’ai fait cours jusqu’à 68 ans, l’extrême-limite autorisée. Je n’ai pas toujours été député, je ne suis plus maire de Montpellier, mais professeur, je n’ai jamais arrêté. Car vous êtes ce que j’ai de plus précieux. Je sais, j’ai toujours été outrancier mais à la façon de Platon. C’est de la maïeutique, provoquer pour obliger à approuver ou à contrer, à réfléchir. Dans trente ans, quand je serai mort depuis de nombreuses années déjà, vous penserez peut-être encore à moi.
Car j’ai essayé avant tout de vous ouvrir l’esprit, de développer votre intelligence, vos facultés d’analyse. Vous savez, philosophiquement je suis anarchiste : ni Dieu, ni maître ! Restez libre, n’écoutez pas les conneries ambiantes que déversent les télés et les journaux, faites attention aux modes et à l’air du temps. Comptez d’abord sur vous, sur vos propres forces. Réfléchissez par vous-mêmes.
Vous êtes ma famille, mes enfants, je vous aime. N’oubliez pas cette leçon : la vie passe vite, si un jour vous êtes malheureux, plongez-vous dans les livres. La culture ça ne sert à rien, mais quel bonheur].

« Je vous l’avais bien dit » (12) – Hors Texte n°14 – 05/04/2007.

Robe rouge

[Au crépuscule de sa vie, est-il déçu de ne pas avoir été un grand universitaire ? Sans aucun doute. La politique ayant pris le pas sur sa carrière d’universitaire. Il s’invente alors une reconnaissance de ses pairs. Il se présente comme professeur d’histoire du droit romain alors qu’il n’a jamais étudié le droit romain. Ses seules connaissances en la matière, c’est l’épreuve passée lors du concours d’agrégation, mais une épreuve parmi d’autres. « Quand il est arrivé à la faculté, il a demandé que l’on supprime l’enseignement du droit romain » raconte un professeur de sa section. Il disait que c’était un droit bourgeois. Il a toujours fait croire qu’il enseignait le droit romain pour impressionner les imbéciles, comme les décorations.
C’est le même état d’esprit qui préside son attitude lorsqu’il apparaît, en avril 2006 sur les écrans de M6 dans l’émission Capital. On le voit dans l’amphithéâtre, donner un cours, dont on sait, à la direction de la faculté, qu’il ne correspond plus depuis des années au programme officiel. On laisse faire. Georges Frêche apparaît vêtu d’une robe rouge. Une véritable mise en scène télévisuelle pour apparaître comme professeur d’université renommé. Le problème c’est que personne à la faculté, à de rares exceptions, n’enseigne plus vêtu d’un tel accoutrement. Et lorsque le cas se présente, ce n’est pas la robe rouge que l’on revêt, mais la robe noire ; la robe rouge est, elle, réservée aux manifestations d’apparat, de prestige. Pour lui, porter cette seule robe d’apparat à un cours, filmé par la télévision, symbolise la qualité d’universitaire qu’il n’est plus depuis trois décennies. Elle révèle un fantasme qui ne prend que plus de reflets en cette fin de carrière]. (18, p.187)

Le professeur

1 [Une centaine de robes rouges fendait la foule ce matin du 27 octobre devant la cathédrale Saint-Pierre à Montpellier où se déroulaient les obsèques de Georges Frêche. Symbole des universitaires en Droit, ils étaient venus rendre hommage à l’un des leurs. A la demande du défunt, des funérailles universitaires ont été célébrées. Comme le veut le protocole, tout le corps universitaire était en procession derrière le cercueil selon son grade : le doyen de la composante (Droit) est en deuil, la doyenne de la faculté, Marie-Elisabeth André, suivie du président de l’Université Montpellier I (dont la faculté de Droit fait partie) Philippe Augier. Tous les professeurs de la faculté suivaient ce cortège, soit une quarantaine au total. D’autres doyens et professeurs étaient également présents ainsi que les deux autres présidents d’universités (Montpellier II et Montpellier III), des présidentes en l’occurrence.

Après avoir suivi la procession, tous ces universitaires – soit une centaine au total – vêtus de leur robe pour l’occasion, se sont répartis dans les stalles autour de l’autel. Selon une fausse tradition, les professeurs de Droit seraient les chanoines de la Cathédrale. Le chef du protocole ne sachant que faire d’eux, Michel Miaille, ancien juriste, montra la voie au reste de la procession de juristes et professeurs.
Face à ce parterre d’universitaires qui pour l’occasion ne passait pas inaperçu, aucune mention ou allusion au passé d’enseignant de Georges Frêche n’est fait lors des discours funéraires.
De même, rares sont les médias qui s’y sont référés si ce n’est la presse locale. Dans les divers articles, peu font mention du professeur, tout juste est-il écrit qu’il enseignait l’histoire du droit, telle la lubie d’un homme souhaitant posséder plusieurs cordes à son arc. Il le fut pourtant durant 40 ans, sans discontinuer, même lors de ses mandats électoraux.

Michel Miaille, professeur émérite de Droit et de Science Politique à l’UFR Droit de Montpellier et ancien doyen de la faculté AES (Administration Economique et Sociale) a bien connu Georges Frêche. Agrégés la même année – 1969 -, l’un en histoire du Droit, l’autre en Droit public, il se souvient de leurs premières années ensemble à la faculté dans les années 70. Ce n’est que fin 90, début 2000, qu’ils travaillent ensemble puisqu’ils partagent un cours sur « l’histoire des idées politiques ».
Dans l’amphithéâtre, les élèves ne sont pas en reste : « Au spectacle », comme l’affirme Antonin qui a suivi ses cours de 2005 à 2007. Georges Frêche aime être « au centre des débats ». Tel un « dictateur » « autoritaire », acceptant mal les contradictions, il n’en est pas moins « très cultivé et intéressant » selon Noémie, ancienne étudiante durant l’année 2005-2006. Cette « tribune » offerte à l’ancien maire devait, sans nul doute, exalter et flatter un ego déjà bien en place.

Un professeur craint mais respecté
Connu pour ses discours fleuves, parfois sans notes, lors d’inaugurations ou colloques en tout genre, le professeur n’était pas du genre à prendre une pause entre ses trois heures de cours, « ce n’était pas son genre, il nous terrorisait trop pour qu’on ose le lui demander » se souvient Antonin. « C’était un véritable spectacle. Il commençait en général plutôt bien, puis, au bout d’une vingtaine de minutes, on arrêtait tous de noter, le professeur s’en allait et on écoutait l’homme public raconter des anecdotes de sa vie politique, nous réciter par cœur des poèmes chinois, nous donner son point de vue sur telle ou telle question… » poursuit le jeune homme. Même ces écarts pouvaient être rattachés au cours et de façon plutôt incongrue d’ailleurs. Julien, alors en 2e année en histoire des idées politiques, raconte qu’il « était très érudit et mélangeait ses cours avec l’expérience quotidienne de son métier d’homme politique ». Sur n’importe quel sujet